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    FRANCE

    Texte d'hommage au Père Lacordaire pour la messe de Pentecôte

    18 janvier 1823 : audience de routine au Palais de Justice de Paris. Dans une modeste salle, froide et mal éclairée, siège le tribunal correctionnel. La prévenue, voleuse à la tire professionnelle, attend l'inévitable verdict avec indifférence ; mais son avocat se lève pour la défendre.

    Il a vingt ans, un visage long et fin, d'immenses yeux noirs, un léger sourire doux et intelligent "La cause était détestable, racontera-t-il, mais je voulais m'assurer que je plaiderais sans crainte et que ma voix serait assez forte. Je me suis convaincu, par cette épreuve, que le sénat romain ne serait pas capable de m'effrayer." Fière conclusion qui donne des ailes au jeune stagiaire. Un an plus tard, il impressionnera par son éloquence le grand Berryer lui-même, le ténor du barreau. Pour l'heure, Henri Lacordaire se rode. Il fait l'expérience de l'exceptionnelle facilité de parole qui sera la sienne toute sa vie. Devenu prêtre, il remuera les foules, magnétisera les jeunes gens, convertira les âmes. Ses conférences à Notre-Dame de Paris et ses prédications historiques à Nancy, Bordeaux, Grenoble, Toulouse, trouveront un écho dans les articles brûlants qu'il rédige pour L'Avenir, Le Correspondant, L'ère nouvelle, ces journaux qui redonnent confiance aux catholiques en ce début du XIXe siècle. Fin 1833, l'Abbé Lacordaire doit répondre à la demande de l'Archevêque de Paris, Mgr de Quélen qui l'envoie donner des conférences à Stanislas. La cour et la ville s'agitent autour de ce projet. Confier des jeunes à un ancien disciple et ami de l'abbé de Lamennais, quelle imprudence ! Un vent nouveau va se lever où se heurteront le drapeau des routines en face du drapeau d'un chef de file. Les élèves s'installent dans la chapelle. Et voici qu'ils se voient bousculés, poussés dans les coins. Quels sont donc les audacieux qui prennent leurs places ? Cette conférence va-t-elle tourner à la bagarre ? Mais les jeunes gens emplis soudain d'un respect inattendu, s'inclinent: ils ont reconnu Chateaubriand, Hugo, Balzac, Vigny, Lamartine. Le succès est tel, qu'on est obligé de construire une tribune ! Personne n'a bronché. On écoute suspendu aux lèvres de l'orateur, cette parole neuve, vibrante, sachant faire jouer les cordes les plus secrètes de toutes les sensibilités, de toutes les intelligences en quête d'idées vivantes et d'expressions nouvelles : "Le premier arbre de la liberté a été planté, dans le Paradis, par la main de Dieu". Lorsqu'il entreprendra de rétablir en France l'Ordre des dominicains, chassé par la Révolution, aventure étonnante, Lacordaire saura triompher des obstacles grâce à son éloquence, "ce quelque chose de poignant et d'inimitable qui atteint les cordes les plus intimes de l'âme", dira son ami Montalembert.

    Enfin, retiré au collège de Sorèze pendant les dernières années de sa vie, il n'en continuera pas moins son apostolat de la parole, exhortant et enseignant sans fin, pour le plus grand bonheur de ses élèves. C'était chose faite le 8 août 1854 : Lacordaire entre à Sorèze et y installe le noviciat du Tiers ordre enseignant, qu'il avait fondé à Flavigny pour reprendre en 1852, le collège d'Oullins. Loin d'être "un enterrement", comme Montalembert appelait cette nouvelle étape de sa vie, désolé de l'étrange tournure que prenait le destin du grand prédicateur, "Sorèze est un asile et un bienfait. Le collège est bien beau. Je m'y plais infiniment", écrivait Lacordaire. "Je suis comme un père de famille qui a embelli la demeure de ses enfants [...]. Jeune, j'aimais le bruit et la gloire ; aujourd'hui, le repos d'une obscurité utile est le seul bien qui m'attire." Il définit le programme des études, édicta le règlement de discipline et mit au point le calendrier de ses interventions personnelles devant les élèves. Sans s'imposer, il réussit dès le début à se faire aimer et à ouvrir les coeurs à la foi chrétienne trop longtemps soumis aux préjugés voltairiens De plus, il développa la conscience des responsabilités en conservant la tradition militaire du Collège et fit de l'émulation intellectuelle la base de sa méthode.

    Le soir, il réunissait les meilleurs élèves autour de lui dans le grand salon du collège, pour un moment de détente et d'échange : "Ces entretiens familiers, raconte le Père Chocarne, alors son adjoint, étaient une véritable récréation. Il racontait des anecdotes, parlait de sa mère, du lycée de Dijon, de ses espiègleries d'écolier [...]. En se faisant enfant avec ses enfants, [...] maître habile, il savait appeler à temps la réflexion et exercer la rectitude du jugement ". Bâton à la main, il conduisait aussi ses élèves en promenade dans les collines environnantes, et, assis au pied d'un arbre, se délectait d'oeufs durs et de salade tout en bavardant gaiement... Cette image insolite et bucolique ne doit pas faire oublier toute la formation religieuse qu'il donnait aux enfants à travers causeries, confessions, prédications, et l'insistance toute particulière qu'il mettait sur le patriotisme et sur la volonté : "Messieurs, disait-il à ses élèves, vous allez rentrer dans le monde, soyez-y des hommes. Ayez une opinion surtout [...], comptez-vous pour quelque chose, sachez vouloir et vouloir fièrement [...]. Si vous le faites, vous serez de grands citoyens." Après une fête séculaire qu'il organisa en 1857 avec le plus grand éclat, il décida de quitter la direction effective de l'école, mais en resta l'âme. Malgré les dernières tâches de sa vie : la fondation des couvents de Dijon et de Saint-Maximin, le second provincialat, ou les conférences de Toulouse, il ne quitte plus Sorèze et y écrit les trois grandes "Lettres à un jeune homme sur la vie chrétienne." (Cerf), adressées en particulier, a l'un de ses meilleurs élèves, le futur R.P. Emmanuel Barral de Baret (1849/1857), dont le buste figure à Sorèze, dans la Salle des Illustres. Il nous laisse dans ces magnifiques pages l'essentiel de sa pensée. Il y dénonce l'embarras et l'hésitation politique de son temps, et lance cette phrase profonde pour l'expliquer : "La foi, qui est le fondement le plus élevé de la justice, ne fait pas contrepoids en nous, au penchant qui nous porte à rejeter le droit qui nous gêne, c'est-à-dire la liberté d'autrui."

    Confiant dans les fondements de la religion catholique et dans les vertus de la patrie, il affirme dans la première lettre à Emmanuel, datée du 24 février 1858 : "La France est l'inexpugnable forteresse où Jésus-Christ défendra la liberté des siens [...]. Mon fils, il vous faut combattre et convaincre [... ]. Ne dites pas : je veux me sauver. Dites-vous : je veux sauver le monde. C'est là le seul horizon digne d'un chrétien, parce que c'est l'horizon de la charité.". Fidèle à lui-même et à la conviction de toute sa vie, à savoir l'engagement du chrétien dans la société, il ajoute : "La patrie est notre Eglise du temps, comme l'Eglise est notre patrie de l'éternité [...]. Elles ont toutes deux le même centre qui est Dieu, le même intérêt qui est la justice, le même asile qui est la conscience, les mêmes citoyens qui sont le corps et l'âme de leurs enfants [...]. Notre patrie est le sol qui nous a vus naître, le sang et la maison de nos pères, l'auteur de nos parents, les souvenirs de notre enfance, nos traditions, nos lois, nos moeurs, nos libertés, notre histoire et notre religion. Quant au gouvernement, il n'est pour nous qu'un moyen de conserver tous ces biens dans leur ordre et leur sécurité, et s'il trahit sa mission, il faut lui tourner le dos en gardant sa foi et son patriotisme. Quand Néron gouvernait le monde" conclut Lacordaire "Rome continuait d'exister dans ceux qui l'aimaient, et son forum désert était la patrie de ceux qui en avaient encore une." A Sorèze, Lacordaire n'en revint pas moins à la une de l'actualité avec son élection inattendue à l'Académie Française le 2 février 1860, au fauteuil de Tocqueville. Montalembert en fut l'un des artisans, enflammé à l'idée de consacrer ainsi la victoire de l'Église sur "les préjugés voltairiens". Il s'y résigna et amaigri, affaibli, déjà malade, il prend place sous la coupole le 24 janvier 1861, reçu par l'ancien ministre, le calviniste cévenol Guizot, en présence de l'Empereur et de l'Impératrice. Son discours de réception est la dernière occasion qui lui est donnée d'affirmer ses convictions. En faisant l'éloge de son prédécesseur, il fait l'éloge de la liberté et dénonce le despotisme aussi bien que la démagogie, son discours fut médiocrement apprécié par le pouvoir comme par l'opposition, même s'il obtint un succès légitime auprès des intellectuels. Il ne siégera jamais avec ses pairs. Rongé par un cancer, sentant l'heure arriver, il avait bien consenti à écouter ses médecins, à prendre les eaux à Rennes-les-Bains, dans l'Aude, mais il avait très vite regagné Sorèze. Il ne mangeait presque plus, dormait mal et subissait l'aggravation constante de sa maladie. Malgré l'aide de son premier vicaire, il finit par démissionner de son provincialat dominicain en août 1861. A la fin du mois de septembre, Montalembert accourut pour le voir et fut épouvanté par "ce fantôme" qu'il serra longuement dans ses bras, les yeux pleins de larmes. "De ma vie, dira-t-il, je n'ai éprouvé de saisissement semblable ; je n'ai jamais vu une plus effrayante beauté."

    A sa demande, son ami trouvera, jusqu'au 24 octobre, la force de dicter ses souvenirs, testament authentique de ses convictions. Le Père Henri Dominique Lacordaire mourut le 21 novembre 1861. La veille au soir, il s'était soulevé sur son lit pour dire : "Mon Dieu, ouvrez-moi, ouvrez-moi !". Sa mort fut saluée comme une perte irréparable, les hommages s'amoncelèrent autour de son cercueil de bois et plusieurs milliers de personnes vinrent s'incliner sur sa dépouille. Tout le monde savait que ce prêtre exceptionnel resterait une des grandes voix religieuses de son siècle. D'abord, au vrai sens du mot : Malgré quarante ans d'un silence imposé par la tourmente révolutionnaire et le triomphe des philosophes, l'éloquence chrétienne avait été rénovée magistralement, par ce prêtre convaincu et décidé à ouvrir un lumineux passage à la Parole de Dieu dans l'opacité de son époque. Ensuite, Lacordaire avait mis en exergue la logique évangélique en réconciliant Dieu et la liberté, "l'Incarnation proclame la divinité dont les hommes portent en eux l'image et qui donne à leur liberté un caractère sacré". Enfin, parce que lui qui avait oeuvré toute sa vie pour "rallier à l'Eglise les sceptiques au nom de la raison, les démocrates au nom de la liberté, les pauvres au nom du Crucifié" ; lui qui avait su ouvrir des perspectives spirituelles aux héritiers de 1789, il avait eu l'audace de rétablir en France l'ordre de Saint Dominique! Pourtant, son intuition ne l'avait pas trompé, rajeuni et enrichi des multiples facettes, spirituelles et humaines de Lacordaire, l'Ordre des Prêcheurs apparaissait d'une étonnante modernité.

    Mais, au-delà des dominicains, ce sont tous les chrétiens qui lui sont redevables de cette évolution qui a transformé les "croyants silencieux" en "libres citoyens" du monde nouveau. Et, au-delà encore, tous les hommes que son message peut conforter dans l'espoir toujours renouvelé d'une rencontre avec ce Christ auquel lui-même s'était totalement abandonné. De son destin, il avait dit un jour : "Je n'ai jamais fait ce que j'avais choisi. Dieu m'a changé douze fois de lieu et quinze fois de position. Maintenant encore, ce qui fait ma force, ce qui me rassure, c'est que je ne fais pas ce que je veux. Mais c'est Dieu qui le veut; c'est là ma force, mon soutien, ma vie."

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